Citation à comparaître

Publié le par Catherine Picque

Citation à comparaître

Citation à comparaître

Fin juillet, petite famille embarquée dans la voiture familiale, destination une île bretonne. Vélo, paddle, détente en perspective…

Ma moitié en mode vérification de la check-list bouclage de maison. On poireaute un peu, on a l'habitude du petit cérémonial nécessitant plusieurs allers-retours voiture-maison avec verrouillage et déverrouillage de la porte d'entrée. Tiens, le vélo du facteur vient s'ajouter à ce ballet devant la maison… « Un recommandé ? Pour moi ? » Naïvement, j'espère que c'est mon éditeur, ou plus certainement un chéquier. Mais quand mes yeux se posent sur l'expéditeur, la provenance crispe mes doigts sur le stylo. Un recommandé de Normandie. Vient-on m'annoncer que mon dernier parent n'est plus, que l'enterrement a eu lieu il y a un mois et qu'il faudrait tout de même s'occuper de la succession. Je me dis qu'après le message du commissariat de police sur mon répondeur, il y a quatorze ans pour m'annoncer le décès de mon père, je vais avoir droit à une nouvelle annonciation mortuaire peu commune. Je m’assois dans la voiture, ouvre le pli dans le babillage enfantin et l'enthousiasme adolescent de ma tribu. Je découvre avec surprise un papier brun avec des lignes, que j'associe aussitôt aux blocs-notes des avocats de mes séries américaines préférées. Cela ne peut pas être un avis de décès, pas sur ce genre de papier. En effet, ce sont les minutes d'un procès, le mien. Je suis citée à comparaître pour crime d'abandon de mère en détresse. On me rappelle que la vie est courte et que ce serait dommage d'avoir des regrets. Des remords, serait plus exact. On conclue par un « Affectueusement », après m'avoir assené des « Elle a besoin de sa famille » et « Je ne sais pas ce qui s'est passé entre vous, et je ne veux pas le savoir ». Je vais mettre des semaines à apprécier l'ironie très involontaire du propos. Moi, qui vit avec l'impression permanente d'être une survivante qui usurpe ses rides depuis que mon père est parti quelques mois après être devenu grand-père et que ma sœur a laissé deux petits garçons orphelins, comment pourrais-je ignorer que le temps qui nous est donné est précieux ? Et moi, ai-je pu compter sur le soutien de ma famille au moment de ces épreuves ? Un mari aimant, mais complètement anéanti par la perte d'un beau-père admiré, et un petit garçon doué qui va lui ressembler au fil des années. Voilà ma famille au moment des faits. De mère ? Point du tout. Enfin, que dire d'un être qui aboie à sa fille au téléphone à 14 000 km de distance, juste quelques secondes après l'annonce de la perte du père de ses filles : « Je ne viendrai pas à l'enterrement ! ». On en vient à regretter la qualité et l'immédiateté de la transmission satellite. Avec un télégramme, elle n'aurait pas écrit cela, ou peut-être que ses premiers mots auraient été autres. Au moins, je ne les aurais pas reçus comme une gifle quelques minutes après la déchirure de mon monde. Ce fut la première balafre qui vint rouvrir les nombreuses cicatrices dissimulées sous le cataplasme de miel et de vinaigre appliqué depuis des années par mère. Ces paroles alternativement acides et doucereuses m'avaient transformée en fille momie, ou plutôt en marionnette de papier mâché.

Publié dans Autofiction

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