Loubianka

Publié le par Catherine Picque

Loubianka


Elle était assise, les chevilles ligotées de chaque côté sur les pieds d’une chaise, ses mains assemblées derrière le dos lui rentraient dans le bas des reins, un sac de jute jeté sur sa tête lui permettait juste de percevoir les mouvements au sol. Elle entendit le bruit métallique d’une clef tournée dans une serrure et le grincement d’une porte, puis des bottes en cuir noir brillantes entrèrent dans son champ de vision, pour ressortir immédiatement, probablement pour contourner une table, certainement positionnée entre elle et le propriétaire des bottes qui venait d’y déposer un objet lourd. Un détecteur de mensonges ? Ou pire une caisse remplie d’instruments de torture ? Où était-elle ? Depuis combien de temps ? Autant de questions qu’elle ne risquait pas de poser à l’inconnu aux appendices cuirassés, car la peur lui paralysait la bouche autant que le bâillon qui l’entravait. Elle n’aurait pas dû regarder hier soir ce film sur la Seconde Guerre Mondiale, elle faisait encore un de ces cauchemars où une milice fasciste s’acharnait à croire qu’elle détenait des informations capitales pour démanteler tout un réseau de résistants… Elle qui bénissait la nature de lui avoir donné des dents saines et de ne pas devoir subir trop souvent la roulette du dentiste, même avec anesthésie. Elle n’avait même jamais pu voir en entier la scène de torture dans Marathon Man, de peur de ne plus pouvoir s’allonger sur un fauteuil de chirurgien dentaire. Bon, elle allait réorienter ce rêve qui partait en vrille, déjà il faudrait trouver une position plus confortable, son matelas était décidément trop défoncé, il fallait vraiment qu’elle songe à le changer. Elle ne se rappelait pas qu’il y avait une latte qui lui rentrait dans le bas du dos…Et pourquoi n’arrivait-elle pas à se tourner dans son lit. « Inutile de vous débattre ! », hyper interactif ce rêve et décidément trop flippant, il faut vraiment que je me réveille. A ce moment-là, une lumière m’éblouit et des fibres rêches m’irritent le visage : je vois désormais ce qu’il y a au bout des bottes : un pantalon de cheval gris en flanelle, surmonté d’un buste athlétique, affublé d’une tête moustachue et distinguée dont le sommet est constitué d’une coiffure méchée et gominée. Un rire monte en moi devant cette apparition jacobsienne, c’est la réplique d’Olrik dans les cachots de la Loubianka ! Mais mon irrépressible envie d’autodérision devant le ridicule de mes rêves se heurte au tissu qui me scie la bouche en deux. Ce colonel n’a pas du tout l’air sorti d’une bande dessinée, et surtout l’angoisse qui m’enserre la gorge est désormais bien réelle. « Vous savez pourquoi vous êtes là ! » tonne-t-il en assortissant sa réplique d’un coup de cravache sur la table. Le claquement me fait baisser les yeux et j’aperçois l’objet posé au centre : une base rectangulaire et un capot noir. Mes craintes étaient donc fondées, il veut me faire avouer… La question qui me taraude n’est pas « Quoi ? », mais « Comment ? ». A ce moment-là, mon gentleman tortionnaire retire ses gants avec élégance et après les avoir accrochés à son ceinturon, défait les crochets qui retenaient le capot de l’objet lourd et noir et révèle une multitude de petites touches ébène et ivoire qui forment une frise sibylline commençant par « AZERTY ». « Vous ne pourrez pas vous défiler éternellement ! » « Nous attendons de vous des détails ! ». Je roule des yeux pour essayer de dire tout à la fois mon affolement et le ridicule de sa demande : mes globes oculaires se contorsionnent pour désigner ma bouche bâillonnée et mes mains entravées. Ses mains délicates et manucurées s’approchent de mon visage pour m’enlever le foulard qui commençait à m’entailler la commissure des lèvres et une fois passé derrière moi, un clac correspondant sûrement à la lame d’un cran d’arrêt en train de jaillir me fait sursauter et libère mes mains qui viennent pendouiller de chaque côté de mes genoux. Je ne peux m’empêcher de dire « Merci », ma bonne éducation constituant décidément un réflexe pesant et ridicule. Les fines moustaches noires oscillent légèrement au-dessus d’un sourire énigmatique, et l’officier avance la machine vers moi, « si vous voulez être libre… », puis ses talons effectuent une virevolte savamment apprise dans son académie militaire et il se dirige vers la sortie. « Ah ! J’oubliais », lâche-t-il en revenant déposer une rame de papier à côté du clavier. Mes yeux restent hypnotisés par la surface immaculée de ce tas de feuilles aux bords tranchants, pendant que la porte se referme en grinçant. Je ramène mes bras vers mon visage et j’enfouis ma tête dans ce refuge en hoquetant de douleur et d’impuissance.
Je me relève et je regarde le clavier de la machine à écrire, une feuille a été insérée et positionnée sur le rouleau : des lettres ont été tapées tout en haut en capitales, je distingue un C, puis un U, et puis un L…, le tout bien centré, je m’approche un peu plus et je vois :
CULPA
La sentence a été rendue pendant mon sommeil !
Révoltée, je me mets à taper :
Je ne reconnais ni votre gouvernement, ni votre système judiciaire, et je clame mon innocence, je ne suis pas coupable !
NON COUPABLE
Est-ce le cliquetis rageur des marteaux de la machine qui a alerté mon geôlier ?
La porte s’ouvre et aussitôt un bras ganté arrache la feuille, les moustaches se froncent dans un rictus désapprobateur qui me fait regretter aussitôt mon impertinence. Mon regard est capté par la danse frénétique des doigts de cuir noir qui dansent sur le papier telles les pattes d’une araignée qui enserrent leur proie. La feuille étant réduite à l’état d’un cocon blanc, mon persécuteur arachnéen éructe : « Balivernes ! ».
Décidément, il n’y a pas que sa moustache et sa coupe qui sortent d’un autre siècle… Quel vocabulaire désuet ! L’impact du projectile sur mon nez me force à sortir de mon refuge intellectuel, j’ose un regard direct et je dois affronter une expression moqueuse « Faire de l’esprit ne vous servira pas à grand-chose… ». Oh, merde ! Ils m’ont implanté une puce qui leur permet de lire dans mes pensées. « Vous finirez par le faire … ». Ne sachant pas jusqu’à quel point mes pensées leur parviennent, je préfère dire et penser la même chose et m’en tenir à des propos prosaïques « Mais quoi ? Que voulez-vous de moi ? ».
Une nouvelle fois le manège des gants retirés avec élégance et distinction me fascine et me révulse tout à la fois. Une nouvelle feuille est positionnée sur le rouleau qui tourne en crissant, puis le poing se déploie pour me saisir le poignet et m’avancer l’index droit vers la touche H. Aussitôt, une image fulgurante traverse mon esprit, un billot, une tête ensanglantée, une mare de sang… « Nous avons progressé depuis Anne Boleyn… », accompagné d’un petit rire sardonique. Respirer, appliquer les méthodes du yoga, penser à une source ou à un arc en ciel, brouiller leur capteur de pensée.
« Allons, allons, je ne suis pas Barbe Bleue » accompagné d’un petit tapotement qui se veut réconfortant, « vous devez juste écrire ce dont vous pensez être coupable… », malgré les freins mentaux mis en place, jaillissement d’images ; petit livre rouge, autocritique, rééducation par le travail manuel… saloperie de cerveau, finira par me perdre ! On doit me reprocher d’être une intellectuelle… « Non, non, non ! Pas du tout », « Pourquoi Vous sentez-Vous coupable ? », cette fois-ci c’est son index qui m’oppresse au sens littéral en s’enfonçant dans mon plexus solaire. Pas très compatible avec mes essais de relaxation par l’ouverture des chakras… Pourquoi emploie-t-il cette tournure de phrase ? Insinue-t-il que je souffre d’un syndrome judéo-chrétien de culpabilité automatisée ? Image incongrue et digne d’un manga, de moi en bikini blanc avec sur le dos une grosse croix phosphorescente et une couronne de roses dont dégouline du jus de cerveau… Je commence à croire que l’opération pour m’implanter la puce encéphale a des effets secondaires inattendus…
« Vous finirez par comprendre que vous êtes votre propre geôlier… A vous de vous libérer ! ». S’il n’y avait pas l’uniforme de la Tcheka et les murs de métal riveté, je croirais vraiment entendre la soupe servie par les gourous de développement personnel croisés au cours de mes trente dernières années de recherche du bonheur. Voilà que ce tortionnaire d’opérette voudrait me montrer le chemin de la rédemption, voire m’amener à un niveau supérieur de pensée. Une douleur atroce me vrille le cerveau, tourbillons éblouissants, un disque étincelant, voix du professeur Septimus « Guinea pig, guinea pig , guinea pig…. », puis noir absolu.

Publié dans Autofiction

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