Le juge.Le secret du Tupa 1

Publié le par Catherine Picque

Le juge.Le secret du Tupa 1

Elle appelait ce fauteuil en cuir sur roulettes « le Juge ». Quand elle devait faire patienter une cliente, elle lui lançait un énigmatique « asseyez-vous donc sur les genoux du juge » accompagné d'un clignement de l’œil malicieux. Cette pièce de mobilier assez rare sous les tropiques n'était pas le fruit d'une excentricité ou d'un accès de fièvre acheteuse lors d'un voyage à Papeete, c'était le survivant d'un naufrage.

Celui d'un voilier de luxe loué chaque semaine à des touristes inexpérimentés qui avaient fini par venir à bout de son insubmersibilité en le précipitant sur le récif .

Après quelques tentatives de renflouement, la compagnie de location, avait permis aux habitants de Raïatea qui avaient participé aux opérations de sauvetage de se payer « sur la bête ».

Le mari de Hina, Wilfrid lui avait ramené ce superbe trône en cuir pour le placer au milieu de son salon d'essayage. Pourquoi Hina l'avait-elle surnommé « le Juge » ? Quel caractère d'autorité lui attribuait-elle et pourquoi ? Tout le monde l'ignorait, mais prenait un certain plaisir à y patienter bien calé dans ses renflements capitonnés. Maeva s'était elle aussi interrogée à propos de cette « personnalité » crée par sa tante, mais elle avait classé ce mystère dans la longue liste des interrogations que suscitait en elle l'âme polynésienne.

Aujourd'hui, l'occasion lui était donnée d'interroger la couturière à ce sujet, car elle venait à l'instant d'assener cette sentence incongrue :

« Je sais qu'elle ment, le Juge me l'a dit »

« Mais c'est un objet, tu ne sais pas... »

« Parler aux objets ? Non, je n'ai même pas la chance de voir dans mes rêves, nos ancêtres comme toi… ce fauteuil me permet seulement de repérer les gens qui sont nerveux quand ils me parlent. D'abord, il y a ceux qui se balancent de gauche à droite sans arrêt, et puis surtout quand j'oublie de recouvrir le cuir d'un paréo, il y a parfois un halo de condensation qui se forme autour des cuisses de ceux qui ne se sentent pas à l'aise. Si tu veux, c'est une sorte de détecteur de mensonge... »

« Tu t'en sers souvent ? Les gens d'ici n'ont pas beaucoup de choses à cacher, surtout à toi, leur couturière... »

Hina lança un regard à sa nièce qui semblait dire « comme tu es bien naïve ! », et levant les yeux au ciel, comme si elle cherchait l'inspiration, elle se mit à faire l'inventaire des personnes susceptibles de s'arranger avec la vérité : « Les femmes dont le mari surveille les dépenses, ou ne leur offre jamais de cadeaux qui se présentent comme des princesses comblées, ou celles qui prétendent avoir la ligne sans se surveiller, alors qu'elles pèsent tous leurs aliments. Tu ne peux pas imaginer, comme mes clientes aiment réécrire leur vie… elles me prennent à témoin, mais leur peau les trahit.

L'autre jour, quand la femme du banquier m'a dit qu'elle n'irait pas au bal car son mari serait en voyage d'affaires à Papeete, elle était très nerveuse et n'a pas su quoi répondre quand je lui ai dit « il travaille même le week-end ton tane ? » Elle a alors entamé une explication sur un détour qu'il devait faire par Moorea pour aller voir une cousine à son père. Enfin, si c'était vrai, cela n'aurait pas dû la mettre dans un état tel que le siège du « Juge » était tout trempé, quand elle est partie.

« Tu crois qu'il n'est pas parti à Tahiti ? Il devait prendre l'avion ou le bateau ? Ça doit être facile à vérifier, j'irai demander à Reine, d'habitude la secrétaire de la banque prend toujours les billets à son agence… Moi aussi, j'ai remarqué qu'il était bizarre ces temps-ci… L'autre jour, à la pharmacie, il achetait du dakin, et pour le taquiner Edgar lui a dit « c'est pour des piqûres d'oursins ? », et il l'a très mal pris et a marmonné entre ses dents « si on n'a plus le droit de se soigner sans que toute l'île soit au courant... ». Quand il est passé devant moi, j'ai remarqué qu'il boitillait un peu et j'ai pensé que ses mollets devaient effectivement être criblés de piquants, à la grimace de douleur qu'il avait du mal à réprimer. Devant la gêne des autres clients, Edgar a expliqué sa blague « les oursins ! un banquier ! ».

« A Lyon, ça doit faire rire, mais à la pharmacie de Raïatea, ça n'a pas dû réchauffer l'air climatisé d'un centième de degré… »

« Oui, il connaît souvent des grand moments de solitude... Je n'ai même pas eu le réflexe de rire par solidarité popaa, car j'étais absorbée par mes réflexions. Comment avait-il pu se faire piquer par des oursins alors qu'il ne se baigne jamais sans combinaison de plongée, il trouve toujours l'eau trop froide même en décembre !»

Je sais que c'est fou de soupçonner quelqu'un qu'on voit quasiment tous les jours à la banque, chez le chinois… mais de toutes façons, il faut bien que ce soit quelqu'un sur l'île. S'il a dû mettre le corps dans le lagon pour s'en débarrasser rapidement, il n'a pas pensé à son confort et à un détail comme la température de l'eau.

Publié dans Roman policier

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