Fakir. Le secret du Tupa 2

Publié le par Catherine Picque

 

Les arêtes de ses hanches saillaient sous le tissu extensible comme les lames d'un avaleur de sabres. Le regard de Maeva , n'arrivait pas à s'en détacher, fasciné par ce fakir qui aurait remplacé sa planche à clous par une balance électronique. Reine était en train de ranger ses courses qui défilaient sur le tapis roulant du « chinois ». Maeva, la suivante dans la queue, avait déjà déposé ses paquets et avait tout le loisir de contempler le résultat d'années de régimes et de privations.
« Pourquoi , se demandait-elle, pour pouvoir enfiler du 36 au lieu du 38 ? Mais qui le sait à part elle et la vendeuse qui lui passe les vêtements dans la cabine d'essayage, quand elle fait du shopping , son mari ne doit même pas connaître sa taille. Reine était incontestablement une belle femme, mais son corps était si proche de celui d'une jeune fille, qu'il avait fini avec les années par ne plus s'accorder avec un visage qui lui, correspondait à celui d'une femme mûre. Maeva se faisait ainsi cette réflexion sur les outrages du temps en observant le manège habile des mains manucurées rangeant les boîtes de céréales et les conserves. Quand Reine releva les yeux pour signer sa note qui serait ajoutée à son compte, elle rencontra le regard inquisiteur de Maeva qui prit tout à coup conscience de son attitude incorrecte. Elle lança alors tout à trac :
« en ce moment, il vaut mieux prendre l'avion ou le bateau pour aller à Papeete ? Edmond m'a dit qu'il avait eu un prix très intéressant, il y a deux semaines, c'était une promotion ? »
La responsable de l'unique agence de voyages de l'île, avait l'habitude que ses clients la fasse travailler à tout moment de la journée et parfois dans des lieux beaucoup plus incongrus qu'un supermarché. La semaine précédente, elle avait vendu un séjour en Nouvelle Zélande tout en continuant à parfaire son bronzage sur la plage d'un motu. Ce qui la contraria, c'est que la secrétaire de la banque ne lui avait pas commandé de billets pour Edmond, depuis au moins un mois… avec Internet son agence était de plus en plus souvent court-circuitée… elle répondit en feignant la désinvolture : « Edmond a dû confondre, il n'est pas allé à Papeete ce mois-ci, mais il y a des promos pour le week-end prochain, passe à l'agence si tu veux… allez, nana ! »
Maeva paya ses courses, sans se rappeler qu'elle aussi avait ouvert un compte chez Liao, et qu'elle n'avait pas besoin de régler à chaque fois. Son trouble persista  tout le long du chemin jusqu'au fare de sa tante. Quand elle déchargea ses courses du porte-bagages de son vélo, elle était encore en train de se débattre avec ses scrupules. Comment pouvait-elle soupçonner quelqu'un de si respectable et serviable que le responsable de son compte, celui qui avait accordé à Désiré un emprunt pour acheter son bateau de prospection océanographique ?
Il fallait qu'elle arrête de se prendre pour une Miss Marple en paréo ! Mais comme l'avait dit Hina, il fallait bien que ce soit quelqu'un sur l'île, le responsable de ces deux meurtres. C'était la première fois qu'elle utilisait ce terme, jusqu'à maintenant, dans leurs conversations, les habitants de Raïatea avaient repris les termes des journaux : « mort accidentelle », « embolie cérébrale », « noyade ». Mais trop de coïncidences s'étaient accumulées et Maeva était bien obligée de les analyser avec objectivité.surtout, que depuis quelques jours, une rumeur commençait à circuler : Monsieur Peterson et Christopher seraient morts à cause d'une malédiction : ils avaient violé la montagne.
Il est vrai que Christopher était le promoteur du projet de terrain de golf qui devait être construit à Opoa, juste au dessus du marae. Ce complexe sportif et touristique était effectivement très controversé, car il allait à l'encontre de nombreux tabus des anciens. Il était juxtaposé au sanctuaire sacré de Taputaputea, d'où étaient partis les maoris de Raïatea, la « Grande sacrée » pour essaimer la civilisation polynésienne vers d'autres archipels comme Hawaï ou la Nouvelle Zélande. De plus la moitié du futur parcours de golf était située de l'autre côté de la route, sur les flancs de la montagne. Lors des travaux de terrassements, si délicats sur ces sols glissants, de nombreux accidents étaient survenus ; tractopelles effectuant des glissades sur plusieurs mètres, éboulements, chutes d'arbres déracinés, et cela malgré le respect de toutes les règles de sécurité. Ces incidents n'avaient pas manqué de réveiller toutes les superstitions concernant l'inviolabilité du domaine montagneux. Le fait qu'aucune victime n'avait été à déplorer était venu s'ajouter aux arguments de ceux qui avaient interprété tous ces événements comme des avertissements des esprits:il fallait arrêter les travaux avant qu'il ne soit trop tard. Finalement, c’était le responsable du projet immobilier qui avait été frappé mystérieusement par la mort, alors qu'il était dans la force de l'âge et un sportif accompli. L'esprit de la montagne n'avait pas fait de victimes innocentes parmi les ouvriers du chantier, il avait éliminé la tête pensante. Cette recherche de rationalité dans des événements qui semblaient échapper à toute logique cartésienne intriguait complètement Maeva. Pour elle si on parlait « esprits », cela évoquait un monde magique peuplé de fées, de korrigans et autres elfes dénué de calculs aussi humains.

Publié dans Roman policier

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