Premium mortel. Le secret du Tupa 8

Publié le par Catherine Picque

Les bulles d'air remontaient dans la bonbonne d'eau de source et provoquaient à la surface de minuscules geysers, qui subjuguaient Maeva depuis quelques minutes. Comme par mimétisme, son cerveau était entré en effervescence, et les idées commençaient à affleurer à la surface de sa conscience : « On peut empoisonner quelqu'un progressivement, en lui administrant quotidiennement une petite dose de poison », « Quel meilleur moyen que la fontaine d'eau de source « Premium » ? ». La victime était célibataire, donc le risque de tuer une autre personne était limité », « L'accès aux bonbonnes a dû être assez simple : quand le client est absent lors de la livraison, elles sont déposées devant le fare, et le règlement se fait à la livraison suivante ». « Avec une seringue, on peut introduire le poison sans endommager l'opercule de sécurité »…

Tout en continuant son raisonnement, Maeva s'était dirigée vers les deux bonbonnes stockées sous l'auvent de sa terrasse : le livreur les avaient justement déposées la veille : elles comportaient bien une capsule en aluminium qu'il aurait été possible de traverser avec une aiguille sans trop laisser de traces. Pour le poison, il existait de nombreuses possibilités, la racine de hora, ou la pulpe de hutu utiliséees comme poison de pêche pour narcotiser les poissons, ont pour principes actifs des saponines et non pas des alcaloïdes. Les recherches lors de l'autopsie ont dû négliger les poisons végétaux que les maoris étaient capables de fabriquer autrefois. Il faut dire que le médecin légiste est sûrement un popaa et de toutes façons beaucoup de Tahitiens ignorent les secrets du rauu Tahiti. Maeva, quant à elle, ne devait pas ses connaissances de la pharmacopée polynésienne à un apprentissage initiatique de la part de sa famille tahitienne, mais à des sources purement livresques. Pendant ses études de pharmacie, elle avait trouvé intéressant de se rapprocher ainsi d'un monde qui lui était si étranger et familier à la fois ; son fenua secret.

Elle avait fait de Rauu tahiti, plantes utiles de Polynésie de Paul Pétard, son livre de chevet, elle s'endormait parfois sur son volume et faisait des rêves où défiant toute logique, elle incarnait une exploratrice des années 1930, vêtue d'un tailleur en tweed et manœuvrant une Citroën de la « croisière jaune », aux côtés d'un bel officier passionné de botanique. Son père lui avait aussi offert quand elle était enfant, un livre plus esthétique, rempli de magnifiques photographies de fleurs et de plantes de Tahiti. Ce qui lui permettait alors de voyager par la pensée, elle était fascinée non seulement par le chatoiement des couleurs et le foisonnement des formes, mais surtout les noms latins et l'origine de ces plantes qui venaient du monde entier. Elle se faisait expliquer la nuit venue par Philibert, les tribulations qui avaient permis de transformer de nombreuses îles en sanctuaires végétaux. L'évocation de ces livres, qui lui avaient permis de se construire une vie plus riante et animée lui donna envie, de les retrouver pour évoquer à nouveau ce monde imaginaire.

Quand Désiré rentra du port, ce soir-là, il découvrit sa compagne, dans un état d'excitation exceptionnel, elle agitait un livre en répétant, « je sais comment il a fait, je sais comment il a fait » et en pointant du doigt, un nom latin Sideroxylon dulcificum, suivi d'une appellation plus prosaïque en français « fruit miraculeux ». Pourtant sur la photo qui accompagnait cette nomenclature, on ne voyait qu'un petit fruit rouge, de la grosseur d'un grain de café, disposé sur des feuilles vernissées. Son appellation parut bien prétentieuse à Désiré, étant donné ses dimensions modestes et son allure de houx qui aurait perdu ses piquants. Pour comprendre l'enthousiasme de sa femme, il entreprit de lire le commentaire qui suivait : « Origine : Afrique tropicale occidentale. Le fruit de cet arbuste présente la propriété de neutraliser l'acidité des aliments ou boissons acides en donnant une saveur douce, agréable, à ceux qu'on ingère après l'avoir consommé ». « Tu vois ! Criait Maeva, c'est comme ça qu'il a dissimulé le goût du poison qu'il avait versé dans la bonbonne d'eau de source Premium ! ».

C'est alors, qu'elle se rendit compte que son mari n'avait pas été présent au fare ce jour-là, et qu'il n'avait pas pu suivre toutes les étapes de son raisonnement concernant l'empoisonnement de Christopher. Pendant que Désiré transformait les filets de thon frais en sashimi dont elle se délectait à l'avance, en anticipant le plaisir du wasabi vert fluo sur ses papilles mélangé à la chair tendre du poisson, elle lui expliqua la théorie qu'elle avait élaborée, depuis l'heure du thé.

Publié dans Roman policier

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