Rimbaud après 68, Acte I, scène 2

Publié le par Catherine Picque

Acte I, scène 2

 

 

Une salle de massage et de cardio-training d'un établissement thermal de luxe.

Vladimir Komska en jogging, une serviette autour du cou est assis sur un vélo, mais ne pédale pas, la porte s 'ouvre et il cache précipitamment un journal de turfistes sous son sweat-shirt.

Hugo Ecriteau apparaît dans un peignoir, il sort visiblement du hammam.

 

Hugo Ecriteau

 

Ah, vous êtes là vous aussi…

 

Vladimir Komska

 

Dommage qu'on ne vous ait pas donné un peignoir rose, je vous vois très bien en Barbara Cartland au masculin, accumulant les recettes de vos best-sellers dans votre château au bord de la Loire, transformé en bonbonnière écœurante !

 

Hugo Ecriteau

 

Je vois que vous connaissez mon domaine, vous avez lu l'article dans Match ?

 

Vladimir Komska

 

Eh oui, ici ils vous allègent le porte-monnaie et vous plombent le cerveau. Pas moyen de trouver de la lecture saine. Hier, j'ai dû parcourir le Financial Times. C'était amusant ces analyses sur l'avenir du monde capitaliste, imprimées sur du papier rose saumon…

 

Hugo Ecriteau

 

Vous êtes toujours aussi ironique, vous critiquez l'aisance matérielle, mais pourtant, vous êtes ici, avec nous les curistes nantis. Comment pourriez-vous le justifier auprès de vos lecteurs en quête d'absolu ?

 

Vladimir Komska

 

Si vous voulez me dénoncer, ne vous gênez pas, vous seriez un héros, et la plus longue supercherie de la littérature contestataire, enfin révélée…

J'imagine les gros titres, il mime avec les mains « Komska, le poète maudit en cure à Vichy ! » ou « Après les acides, les pastilles... »

 

 

 

Hugo Ecriteau

 

Vous avez vraiment pris toutes ces substances dans les années '70 ?

 

Vladimir Komska

 

Est-ce que je vous demande si c'est à cause du champagne et du foie gras que vous êtes là ? On est ici, parce qu'on est vieux et qu'on a envie que ça continue encore un peu, c'est tout…

 

Hugo Ecriteau

 

Pourtant, vous avez toujours dit que ce qui pouvait arriver de mieux à un écrivain, c'était de mourir avant de réécrire tout le temps le même livre.

 

Silence

 

Enfin, c'est ce que j'ai lu…

 

Vladimir Komska

 

J'ai dû dire ça, quand j'avais vingt ans…

 

Silence

 

 

En tout cas, je préfère décréter que je ne suis plus écrivain et continuer à me réveiller tous les matins. Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas ce qui me rend la vie si précieuse… Je n'ai ni femme, ni enfant…

 

Hugo Ecriteau

 

Des amis ?

 

Vladimir Komska

 

Curieusement oui, pas mal. Je passe mon temps à dire que la nature humaine est pourrie, que les valeurs foutent le camp, et c'est comme si cela aiguillonnait les gens… qui sympathisent avec moi pour me montrer que j'ai tort !

Finalement, le principal attrait de ma vie, c'est de débattre avec d'autres humains de l'intérêt ou non de vivre dans notre société. Et plus j'en discute, plus j'ai envie de rester pour trouver la personne qui me fournira les bons arguments.

Et vous ? Pourquoi vous vous accrochez ?

 

 

Hugo Ecriteau

 

Moi ? Mes enfants sont grands maintenant… bizarrement, ils sont assez attachés à moi … ce qui est assez injuste pour leurs mères, ce sont elles qui ont tout fait...

 

Vladimir Komska

 

Plusieurs unions ?

 

Hugo Ecriteau

 

Oui, un vrai cliché… Plusieurs versions de la même femme, de plus en plus jeune, mince et blonde…

 

Silence méditatif

 

Vladimir Komska

 

Vous voulez qu'on sorte de cette clinique ? On se fait un bon gueuleton au « Grand Veneur » ? La vapeur dans les naseaux, passe encore, mais dans l’assiette, c'est insoutenable !

 

Hugo Ecriteau rajustant son peignoir, et se dirigeant vers la sortie

 

D'accord, à 19 heures à la réception. A tout à l'heure mon vieux.

 

 

Vladimir Komska descend de son vélo, ressort son journal de turfiste de son sweat shirt, qu'il pose sur la selle pour sortir sa montre de sa poche, il la regarde et se dirige vers la porte

 

Il est encore temps d'aller jouer pour le tiercé de Longchamp…

 

Arrive Hippolyte, poussant un chariot de serviettes et de peignoirs pliés, il a des écouteurs dans les oreilles et chante à tue-tête « Offishall » de IAM

 

Pendant ce temps, Komska revient, car il a oublié son journal de turfistes

 

Hippolyte

 

« Un jour, au sénat, on sera offishall

Dans les pubs à la télé, on sera offishall

On mendie pas, on pleure pas, on râle pas

On dort pas, on meurt pas, on construit, on veut être offishall »

 

Komska s'approche doucement pour ne pas interrompre Hippolyte, il attrape son journal, fait mine de repartir, mais s'arrête sur le seuil, pour continuer à écouter.

 

 

Hippolyte

 

« Et ils ont peur de nous, ça c'est pas logique

Ils font leur shopping, c'est nous les vigiles... »

 

Komska, tout haut, mais pour lui

 

Ça c'est bien analysé ! Les gens sont quand même cons parfois !

 

Hippolyte, tout en rangeant les peignoirs et les serviettes sur une étagère

 

« On parle d'une femme présidente, ça fait grincer les dents

alors comprends que pour les noirs, faudra repasser dans 100 ans »

 

Komska s'est rapproché doucement pour profiter des paroles, Hippolyte l'aperçoit et retire ses écouteurs

 

Hippolyte reprenant une posture plus stylée et désignant le journal de turfistes

 

Bonjour Monsieur Komska ! Belle journée pour les courses !

 

Komska

 

C'est intéressant ce que vous chantez… C'est plein de bon sens, et droôlement bien tourné…

 

Hippolyte

 

Vous aimez ? C'est le groupe IAM, des confrères à vous en quelque sorte…

 

Komska

 

Je ne crois pas avoir jamais écrit quelque chose d'approchant…

 

Hippolyte, gêné d'avoir peut-être fait une gaffe

 

C'est moins classique que vos vers…

 

Komska, le détrompant

 

C'est aussi beaucoup plus percutant ! Ca au moins, c'est du vécu !

Hippolyte

 

Naître en banlieue, ça forge le caractère…

 

Komska, tout à coup assombri

 

A qui le dites-vous ! Allez, le devoir m'appelle ! Je dois rejoindre le prolétariat, au PMU du coin !

 

Komska, faisant un signe d'au revoir avec son journal

 

Naître ou ne pas naître en banlieue, telle est la question !

 

 

Publié dans Théâtre

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