Carapaces. Le secret du Tupa 11

Publié le par Catherine Picque

Les tupas étaient avec les cafards, les spécimens de la faune polynésienne qui répugnaient le plus Maeva. Au début, elle avait pensé que ses préoccupations hygiénistes étaient la cause de son dégoût pour ces animaux éboueurs. Puis, un jour qu'elle s'était arrêtée à vélo à un stop, habitude qui paraissait un tantinet excentrique à la plupart de ses concitoyens insulaires, ses yeux avaient été captés par le spectacle sur le bitume d'une carapace broyée par le pneu d'une voiture.

Son effroi face à ces bêtes carapacées provenait de leur similitude avec son propre fonctionnement émotionnel. Ils lui rappelaient que toute protection aussi solide soit-elle, est vaine, que tôt ou tard une fissure viendra endommager le bouclier protecteur qu'on s'est construit. Les sucs qui dégoulinaient du corps du crabe, étaient pour elle une représentation morbide des larmes qui s'échappaient périodiquement de son corps recroquevillé et secoué  de sanglots, qui à force de pudeur et de retenue excessives déchargeait dans un torrent violent et compulsif toute la peine que son armure n'arrivait plus à contenir.

Quand son père était décédé, elle était adulte et elle avait pensé qu'elle n'avait pas le droit de craquer en public, d'exprimer son chagrin par des manifestations bruyantes et humides. Elle avait donc toujours attendu d'être seule pour se laisser submerger par l'angoisse qui empêche de respirer, tellement on a la gorge nouée. Il lui était arrivé de s'enfermer dans les toilettes pour pouvoir hurler et même se taper la tête contre le mur, tellement la douleur ne trouvait pas de canal pour sortir.

Elle croyait que c'était ça être adulte et responsable.

Aujourd'hui, quand elle avait pris dans ses bras, la veuve du planteur de vanille pour la réconforter, et que celle-ci s'était épanchée si facilement auprès d'une inconnue, Maeva avait mesuré toute l'ampleur de son handicap. Elle, elle n'était pas capable de montrer à quelqu'un qu'elle avait besoin de lui. Elle avait trop peur que personne ne réponde à sa demande, qu'elle se retrouve les bras grands ouverts, avec rien d'autre que du vide à étreindre. Alors, elle avait préféré faire comme si elle était suffisamment forte pour ne jamais appeler au secours.

Sauf cette nuit-là, quand elle avait six ans et que sa maman était partie pour toujours, elle avait espéré si fort que quelqu'un l’aiderait à supporter sa peine, que Philibert lui était apparu. Jusqu'à ce jour, elle n'avait laissé que ce botaniste du XVIIIème siècle pénétrer sous sa carapace.

Heureusement pour son enquête, la plupart des gens se confiaient plus facilement qu'elle… Madame Radinsky, après avoir soulagé sa peine en sanglotant dans ses bras, lui avait raconté comment elle avait constaté la disparition de son mari : le mardi précédent, elle était rentrée tard de sa répétition de tamure pour préparer les fêtes du Heiva. Quand elle n'avait pas trouvé son mari dans la maison en rentrant, elle avait pensé qu'il était sans sa serre, ou dans son atelier en train de savourer les douceurs olfactives de sa récolte en racontant ses projets au portrait de son président. Comme elle était fatiguée et qu'elle respectait ces moments « d'intimité politique », elle s'était couchée sans vérifier son intuition.

Publié dans Roman policier

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article