Dénuement. Le secret du Tupa 12

Publié le par Catherine Picque

 

L'émail blanc de la cuvette des toilettes ressortait sur le fond vert foncé de la cocoteraie. Un visiteur pressé ou myope aurait pu croire qu'un bénitier géant avait été posé là pour décorer le jardin, mais en faisant attention, il aurait remarqué que le socle était aussi couleur ivoire et qu'il reposait sur un rectangle de carrelage. Mais aucune paroi ne venait fermer cet espace délimité au sol. Quand Maeva avait demandé les toilettes, on lui avait répondu « fais pas attention peï, on n'a pas réparé depuis le dernier cyclone ». Elle s'était attendu à trouver des nacos arrachés ou bien une porte fendue. En fait, seuls les éléments cimentés avaient résisté à la pression du vent. Par politesse, elle s'était refusée à revenir sur la terrasse sans avoir utilisé les commodités mises à sa dispositions, et pour la première fois de sa vie, elle avait vidé sa vessie en regardant le ciel, sans être accroupie. Puis elle s'était assise de nouveau sur sa chaise en face de son hôtesse, la voisine des Radinsky, et repris sa conversation en sirotant une délicieuse citronnade maison. Il lui avait alors semblé impérieux de ne pas laisser transparaître son trouble. Maeva avait rarement été confrontée à la pauvreté, et à chaque fois que ses manifestations matérielles et concrètes s'étaient imposées à elle, sa réaction avait été de feindre non pas l'indifférence mais l'aisance devant une situation qui en réalité lui causait une immense malaise.

A son dernier séjour de vacances en France, après deux ans d'absence, elle avait voulu faire quelques courses dans un supermarché où elle allait étant étudiante. Elle n'avait pas prêté attention au changement d'enseigne ; cette pratique étant tellement courante dans la grande distribution. Mais au fur et à mesure qu'elle avançait dans les rayons, son manque de repères devenait flagrant, elle était dans un supermarché discount, pas un de ceux qui affichaient carrément la couleur ; avec les articles disposés directement sur des palettes, et une seule marque pour chaque type de produit. Non, un supermarché pour nouveaux pauvres qui tout en gardant l'apparence d'un distributeur classique, ne commercialise que des copies pour prolétaires, de produits alimentaires de marque.

Pendant que Maeva déambulait avec son chariot vide entre des rayons pleins de spécimens bariolés de l'agroalimentaire de ce début du XXIème siècle, elle se demandait si elle allait avoir le courage de ressortir de ce magasin sans rien acheter ou si elle allait faire comme si de rien n'était. Pour donner le change, elle s'arrêta quelques instants devant le rayon boucherie sous-vide, où des étiquettes « 100 % alimentation végétale » collées sur des barquettes de lapin ne parvenaient pas à la rassurer. C'est alors qu'une jeune femme à l'air hagard, ou était-ce son propre effroi que Maeva lisait sur le visage de l'inconnue, l'accosta en lui demandant « Savez-vous combien nous sommes ? ». Comme si elles organisaient toutes les deux un dîner dont Maeva connaissait le nombre de convives. La cliente ne comprit pas la stupeur qui accompagna son « Excusez-moi, on se connaît ? », mais elle répéta « Aujourd'hui, nous sommes le combien ? ». La date de péremption, telle devait être la chute de cette épisode « bunuelesque ». Maeva s'échappa du magasin avec son chariot vide, et reprit sa respiration à côté de la file de caddies, soulagée d'avoir échappé à cette translation dans un remake version paupérisme du « Charme discret de la bourgeoisie ».

Elle avait mis quelques minutes, une fois assise au volant de sa voiture de location, à retrouver un rythme cardiaque normal. Jusqu'à aujourd'hui, elle avait avait enfoui cet épisode un peu surréaliste et honteux dans sa mémoire, et n'avait pas cherché à analyser sa réaction totalement disproportionnée à la situation. Maintenant, elle comprenait qu'elle faisait partie de ces gens que la pauvreté terrifiait. Elle n'était pas vénale, n'avait pas orienté sa vie amoureuse ou ses études en fonction de l'argent, mais elle avait besoin d'un minimum de sécurité financière. Elle commençait à comprendre que la peur de manquer, pouvait pousser quelqu'un à commettre l'irréparable. Elle remercia son hôtesse pour son hospitalité, et même si sa conversation avec la voisine du planteur de vanille défunt, ne lui avait pas apporté de faits nouveaux, elle lui avait donné la conviction que le motif des ces meurtres était l'argent. Mais comment la mort de Radinsky pouvait-elle rapporter au banquier ? Ce dernier avait-il profité du plan de financement demandé au nom de l'agriculteur pour détourner des fonds ? Avait-il dû l'éliminer quand celui-ci s'était rendu compte de l'escroquerie ?

Publié dans Roman policier

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