Puzzle

Publié le par Catherine Picque

Puzzle

 

« Tu vois cette petite pièce toute noire ? A ton avis, elle sert à quoi ? A compliquer le puzzle ? Oui, c'est sûr elle est plus difficile à placer au milieu de toutes ses petites sœurs d'ébène identiques. Mais surtout, elle permet aux fleurs de paraître beaucoup plus lumineuses. Grâce aux recoins sombres, les parties ensoleillées du tableau nous ravissent encore plus. Voilà à quoi servent les ours sombres, ils permettent d'apprécier encore plus les moments lumineux et heureux ». Cette leçon de vie, c'est son père qui lui avait donnée au cours d'une matinée des vacances de Noël, de son année de CM2. Il était accroupi sur le tapis du salon, ses lunettes sur le bout du nez, et il furetait dans des petits tas de couleurs différentes, qui dans quelques jours ou quelques semaines se trouveraient aplanis et ordonnés pour reconstituer « Les Tournesols » de Van Gogh. Depuis quelques années, il avait pris l'habitude de s'offrir pour les fêtes d'immenses puzzles. Peut-être parce qu'il avait cessé de lire après la disparition de sa femme. Il avait passé tellement de temps à son chevet, un livre à la main, qu'il ne supportait cette immobilité et cette impuissance que toute lecture ne lui manquait pas de lui rappeler. Maeva ne comprenait pas les motivations profondes de cette passion, elle pensait plutôt que son père étant gendarme, il aimait l'aspect hypothético-déductif de ce hobby, où il fallait assembler des indices, émettre des hypothèses, puis les vérifier sur le « terrain », en essayant de faire coïncider les pièces en carton. Pour sa part elle était ravie de ne pas être conviée à cette enquête et de pouvoir profiter entièrement du canapé pour visionner toutes les cassettes vidéos que leur entourage bienveillant ne manquait pas de lui offrir à la période des fêtes, si difficile pour une petite fille sans maman. Ce que son père venait de lui expliquer lui semblait absurde : elle était assez d'accord concernant le contraste des couleurs dans un tableau impressionniste. Par contre, elle ne comprenait pas que son père puisse justifier toutes les heures à pleurer Tiare-Nui, pour mettre en valeur de supposés moments de bonheur qui tardaient à venir. Son père était-il devenu fataliste ? Était-ce la seule façon qu'il avait trouvée pour retrouver la paix, après des mois et des mois de cauchemars parcourus de sueurs froides. Même si cette philosophie révoltait Maeva, elle avait fait semblant de la comprendre, ce matin-là, quand dans la lumière froide et hivernale, son père exhibait avec fierté un morceau de carton qui symbolisait malheur et souffrance. Après tout n'était-il pas à nouveau maître de son destin, puisqu'il savait où mettre la pièce noire pour qu'elle ne gâche pas le tableau ?

Publié dans Roman policier

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